Palais Montcalm

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Maison de la musique

6 février 2019

CGT et MG3 : la guitare à 36 cordes

Le journal de Nicolas Houle

Entrevue California Guitar Trio et Montréal Guitare Trio

 

ENTREVUE — Paul Richards aime bien parler de sa formation, le California Guitar Trio (CGT), comme d’un seul musicien qui compte trois corps et six mains, plutôt que de trois individus y allant d’envolées virtuoses, chacun de leur côté. Ces jours-ci, le CGT prend de l’expansion en s’unissant au Montréal Guitare Trio (MG3), si bien que lorsque les deux ensembles s’arrêteront au Palais Montcalm, le 14 février, c’est une bête musicale ayant pas moins de 60 doigts qui sera à l’œuvre!

Ce n’est pas d’hier que le CGT et le MG3 partagent la même scène. Les trios constitués de Paul Richards, Hideyo Moriya et Bert Lams, d’une part, et de Sébastien Dufour, Glenn Lévesque et Marc Morin, de l’autre, se sont connus il y a près de dix ans. La chimie entre les guitaristes américains et québécois a été telle qu’ils ont régulièrement fait équipe sur scène. Cette complicité s’est récemment transportée en studio. C’est ainsi qu’un tout premier album mettant à contribution les guitares acoustiques et classiques des deux troupes a vu le jour. Enregistré à Gore, dans le nord de Montréal, In A Landscape réunit du matériel original et des reprises de Radiohead, de David Bowie ou de John Cage. Ce répertoire aura bien sûr une place de choix lors du concert des six musiciens dans la salle Raoul-Jobin.

J’ai joint Paul Richards, du CGT, afin d’en savoir davantage sur ce nouveau projet, mais également pour revenir sur certains points marquants de la trajectoire de son trio, qui a déjà près de trois décennies d’activités au compteur.


Nicolas Houle : Vous avez souvent confié à des médias d’ici ou de l’étranger que le CGT avait eu ses meilleures foules ou ses concerts les plus marquants dans la ville de Québec. À quoi attribuez-vous ce lien particulier qui s’est installé entre vous et le public d’ici?

Paul Richards : Je crois que c’est une combinaison de choses : la beauté de la ville, la beauté des lieux et le fait que les gens à Québec semblent avoir un amour particulier pour tous les genres de musique, dont la musique progressive. Les Québécois m’apparaissent très ouverts aux différentes formes de musique et sont de grands mélomanes. Nous avons eu quelques-uns des plus gros et des meilleurs spectacles de notre carrière entière au Palais Montcalm et au Festival d’été – où on a joué plus de dix fois, y compris sur les plaines d’Abraham.

 

 

NH : Vous revenez à Québec avec le Montréal Guitare Trio. À priori, on pourrait croire qu’un trio de guitares chercherait à élargir ses sonorités d’autres instruments que la six cordes. Comment cette association s’est-elle faite?

PR : Nous avons rencontré les gars il y a près de 10 ans. Nous étions dans un colloque musical à Eugene, en Oregon, aux États-Unis. Ils jouaient, on est allé les écouter, puis ils sont venus à notre concert. On connaissait l’existence l’un de l’autre, mais on ne se connaissait pas vraiment. Les deux trios sont très différents l’un de l’autre. Même si nous sommes deux trios de guitares, nous utilisons des instruments différents : le Montréal Guitare Trio utilise des guitares avec des cordes de nylon, avec des guitares classiques, tandis que le California Guitar Trio utilise des cordes d’acier sur des guitares acoustiques. En raison de notre passé, ayant étudié avec Robert Fripp et ayant tourné avec King Crimson, nous avons un bagage plus près du rock progressif. Les gars de Montréal ont une approche davantage classique et world, mais en même temps, nous avons tous différentes influences dans nos styles, alors nous avons eu cette idée de faire quelques spectacles ensemble, uniquement pour le plaisir. (…) Le premier spectacle était à Montréal. Nous avions réservé un studio là-bas pour répéter. Chacun des groupes s’était préparé de son côté et quand on s’est réuni, c’était comme un événement magique : nous étions en parfaite symbiose, comme si nous avions joué ensemble depuis des années. C’est difficile à décrire. La plupart des groupes mettent du temps à trouver le synchronisme et la chimie entre les musiciens, mais ça s’est passé immédiatement pour nous. Le public était très excité par la proposition et les spectacles ont été très bien accueillis. Nous avons donc ajouté des concerts, autant au Canada qu’aux États-Unis et désormais, près de 10 ans plus tard, on se garde toujours un peu de temps à chaque année pour partir en tournée ensemble parce que nous apprécions tellement ces collaborations et le public aussi.

NH : Vous avez trouvé le temps d’enregistrer un premier album conjoint, intitulé In A Landscape. Quelles étaient vos lignes directrices pour cet album?

PR : L’idée était que chacun de nous six contribuions à la musique de l’album, alors les compositions ont toutes une histoire différente, qui explique pourquoi on les a enregistrées, pourquoi elles se sont retrouvées sur l’album. Plusieurs pièces ont été composées par les membres du CGT et plusieurs pièces ont été composées par les gars de Montréal. Comme nous ne vivons pas au même endroit, nous nous sommes envoyé des enregistrements et des idées, puis chacun de nous s’est préparé de son côté. Quand on s’est retrouvé, on a raffiné tout ça.

 

 

NH : Quand vous êtes sur scène tous les six, comment structurez-vous les spectacles? Est-ce qu’il y a de la place pour l’improvisation?

PR : Le spectacle est divisé en deux parties et la première met de l’avant les deux trios qui jouent séparément. Pour le concert au Palais Montcalm, c’est le CGT ouvrira. Chaque groupe joue environ 20-25 minutes, mettant de l’avant la musique la plus récente du trio. Par la suite, durant la deuxième partie, nous jouons tous ensemble, notamment la musique du nouvel album. Il y a un peu de place pour l’improvisation, mais la musique est surtout écrite, avec de petits segments pour l’impro.

 

 

NH : Les membres du CGT se sont rencontrés dans des séminaires offerts par Robert Fripp (King Crimson) à la fin des années 80 et au début des années 90. Quelles étaient vos attentes personnelles à cette époque, Paul? Aviez-vous déjà un projet de carrière?

PR : 1986 est l’année où je suis allé à mon tout premier séminaire avec Robert Fripp. À l’époque je suivais des cours de guitares avec un prof privé et j’étudiais aussi la musique à l’université. J’appréciais ce que je faisais, mais je sentais que je stagnais; je ne progressais pas aussi rapidement que je ne l’aurais souhaité. Je suis allé à un cours de Robert Fripp, qui est une personne assez hallucinante. Il prend la musique très au sérieux et pratique de façon assidue. Et donc à l’époque, c’est ce dont j’avais besoin pour progresser et améliorer mon propre jeu. (…) Je ne savais pas que je me retrouverais dans un trio de guitares, je voulais seulement trouver tous les prétextes pour m’améliorer et c’est par pur hasard que j’ai rencontré ces gars. Robert Fripp nous a fortement encouragés tous les trois pour que nous fassions ce projet. Il était très occupé avec King Crimson et il espérait que certains étudiants aillent faire autre chose. Je crois qu’avant de me retrouver là, je pensais probablement finir dans un band rock ou quelque chose du genre, mais une fois que j’ai commencé à jouer de la guitare avec Robert, j’ai compris que c’était la meilleure façon pour moi de poursuivre.

NH : L’un des éléments importants que vous avez développé auprès de Fripp est l’écoute des autres. Est-ce de là qu’est venue l’idée d’un trio qui joue de manière unifiée, plutôt que trois solistes qui attendent d’avoir leur moment sous les projecteurs?

PR : On a fait beaucoup d’exercices pour développer notre façon de nous écouter les uns les autres et pour développer notre manière de jouer ensemble. (…) Il y a eu ce fameux trio réunissant John McLaughlin, Paco De Lucia et Al Di Meola; ces gars sont parmi les meilleurs joueurs du monde. Ils démontrent leurs talents individuels, mais notre groupe tend davantage à démontrer ce que nous pouvons faire ensemble qui est particulier et unique et donc de mettre de l’avant l’idée que même si nous sommes trois musiciens, nous pouvons jouer comme si nous étions un seul musicien avec trois corps et six mains.

 

 

NH : Vous avez donc rencontré Bert et Hideyo dans ces ateliers de Robert Fripp. Quand avez-vous réalisé que vous aviez quelque chose de solide tous les trois, sur lequel vous pouviez bâtir et avec lequel éventuellement vous pouviez partir en tournée?

PR : Robert Fripp nous a enseigné à comment jouer en spectacle. Il avait programmé des tournées pour les étudiants. C’était « Robert Fripp and The League of Crafty Guitarists ». Donc à la fin des années 80 et au début 90, on avait des tournées en Europe, aux États-Unis et au Canada, où l’on jouait avec Robert en tant qu’étudiants. C’est durant cette tournée que moi, Bert et Hideyo avons commencé à jouer ensemble. C’est difficile de dire ce qui nous a rassemblés au départ. (…) Nous avons un intérêt commun en musique classique mais aussi en beaucoup d’autres musiques, mais l’intérêt en musique classique est l’un des éléments qui nous a réunis. Et nous avons aussi développé une amitié à travers ces tournées avec Robert Fripp. Donc en plus de jouer dans la musique, on faisait des choses ensemble lorsque nous n’étions pas sur scène. Cette amitié nous a permis de durer près de 30 ans parce que sans être amis et avoir un respect mutuel, où il n’y a pas d’ego, il n’y a pas moyen de durer aussi longtemps. ­(…) Encore ce matin, j’ai déjeuné avec Bert et nous sommes toujours de bons amis, on s’entend bien, on s’apprécie et on aime jouer de la musique ensemble.

NH : Dans votre ensemble, la guitare devient un orchestre en soit. Que diriez-vous qu’il y a de si spécial à propos de la guitare?

PR : (…) Dans les cours avec Robert Fripp, nous étions 20 ou 30 guitaristes qui jouaient ensemble. Le premier cours avec Robert Fripp s’était tenu près de Washington D.C. dans un centre de retraite dont le bâtiment principal était un vieux manoir de 1820. À l’intérieur, il y avait une salle de bal avec un plancher de bois et nous avions 30 guitares acoustiques qui jouaient ensemble tandis que Robert Fripp nous dirigeait. Toutes ces guitares acoustiques réunies sonnaient vraiment de façon spéciale et particulière. Je crois qu’on a repris cette idée, d’abord juste nous trois et désormais nous six.

CONCERT – Le California Guitar Trio et le Montréal Guitare Trio seront en concert à la salle Raoul-Jobin du Palais Montcalm le 14 février 2019, à 20 h.

PAROLES ET MUSIQUE – Également, ne manquez pas une rencontre privilégiée avec le California Guitar Trio. À 10 h 30 le 14 février 2019, Nicolas Houle animera un entretien avec le trio dans la salle D’Youville. C’est gratuit! Réservation requise auprès de la billetterie du Palais Montcalm (418 641-6040).

 


Un texte de Nicolas Houle. Publié le 6 février 2019.

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