Palais Montcalm

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Maison de la musique

21 juin 2018

Snarky Puppy : L’art d’éviter la redite

Le journal de Nicolas Houle

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ENTREVUE — La redite ? Bien peu pour Snarky Puppy. Non seulement le collectif américain compte-t-il rarement la même équipe de musiciens soir après soir, mais la bande varie l’instrumentation et même le contenu proposé de manière à ce que chaque concert soit unique. À la veille de la représentation du 27 juin au Palais Montcalm, le bassiste et leader MICHAEL LEAGUE lève le voile sur la mécanique singulière de sa troupe.

 

Q:  Snarky Puppy est une bête particulière. C’est un groupe sans l’être : vous êtes le seul membre de l’équipe  présent à chaque concert et à chaque projet studio. Comment vous assurez-vous d’avoir la chimie et la complicité nécessaires pour transporter la musique là où elle devrait aller?

R: Snarky Puppy est un collectif, dans la mesure où ce n’est pas la même équipe à chaque soir. Mais psychologiquement, c’est davantage un groupe. Tous les gars qui jouent dans le groupe ont livré 100, si ce n’est pas 1000 concerts [ensemble], alors ça donne l’impression d’une famille. On a voyagé en fourgonnette, dormi sur des divans, le genre de trucs qui vous font sentir vraiment comme un groupe et non une bande de musiciens engagés.

 

Q:  D’une équipe de Snarky Puppy à une autre, vous allez parfois jusqu’à vous permettre de varier l’instrumentation. Est-ce une manière de garder votre proposition bien vivante et de vous assurer de toujours garder les musiciens alertes?

R: À nos concerts, nous essayons de créer une expérience unique à chaque soir. Nous ne jouons jamais le même programme et chaque chanson peut être interprétée différemment, en raison des changements dans l’équipe. La spontanéité est la clé du bonheur de ce groupe en tournée.

 

Q:  Gérer une aussi vaste équipe ne doit pas toujours être simple et doit parfois mener à des situations impossibles. Quelle est l’aventure la plus cocasse qui vous soit arrivée en tournée?

R: Wow! Il y a tellement d’anecdotes! Nous avons eu des ennuis de transport avec l’un de nos batteurs la semaine de l’enregistrement de l’album We Like It Here, en Hollande. Il semblait qu’il ne pourrait pas se rendre, alors nous avons contacté un batteur du Canada, Larnell Lewis [qui jouera à Québec, d’ailleurs], pour voir s’il pourrait faire le remplacement à la dernière minute. Il avait donné 2 ou 3 concerts avec nous, mais presque tout le matériel que nous devions enregistrer était nouveau. Il était d’accord, il est monté dans l’avion deux jours plus tard, a appris les pièces durant le vol et a atterri à temps pour l’enregistrement. Et il connaissait la musique encore mieux que nous! C’était incroyable! Alors il a joint le groupe et est devenu l’un de nos trois batteurs de base.

 

Q:  Vous écrivez la majeure partie du matériel de Snarky Puppy. Comment abordez-vous ces projets? Voulez-vous qu’ils aient chacun leur personnalité propre?

R: Le processus de composition est différent de ce que la plupart des gens imaginent. Je crois que la plupart des gens pensent que nous écrivons ensemble, mais ce n’est pas le cas. Le membre du groupe qui a une idée de composition l’écrit de son côté et quand il l’apporte au band, la pièce se transforme au plan des arrangements et de la réalisation. Mais à la base, la pièce est écrite seulement par une personne. Ce sont les orchestrations qui font que les pièces sonnent comme Snarky Puppy, car tout le monde met sa propre personnalité et sa saveur.

 

Q:  Snarky Puppy est le confluent de plusieurs influences, du jazz à la soul, de la world au funk… Est-ce que le groupe est prêt à tout essayer ou y a-t-il des lignes à ne pas franchir?

R: Je ne crois pas qu’en termes de style il y ait des lignes à ne pas franchir. Par exemple, bien que les gars dans le groupe aient de grandes habiletés techniques, nous essayons d’éviter que la musique ne devienne athlétique ou virtuose, comme c’est parfois le cas dans la fusion, le rock progressif, la musique classique ou le jazz. En revanche, on aime les grooves amalgamés, où s’intercalent différentes portions simples. Ceci peut se retrouver dans les quatre styles que je viens d’énumérer, ainsi que dans plusieurs autres. Donc la question a plus à voir avec ce que l’on puise dans les styles plutôt qu’avec les styles eux-mêmes.

 

Q:  Ce n’est pas un secret: au départ, Snarky Puppy a eu la vie dure, ayant du mal à trouver un public et à être viable, financièrement. Visiblement, vous avez trouvé le bon mode de fonctionnement, puisque le groupe est en excellente santé et voyage autour du monde. Les prix Grammy que vous avez remportés y sont sans doute pour quelque chose, mais il y a forcément plus. Quels sont les éléments qui font de Snarky Puppy une réussite à la fois artistique et financière?

R: Je crois qu’au fil des ans, nous avons appris ce qui marchait pour nous et nous avons essayé de développer ces choses. C’est un long processus, avec plusieurs ajustements, mais au final, je crois que nous avons bâti notre propre petite maison dans le monde musical.

 

Q:  Bien que Snarky Puppy ait été fondé en 2004 et existe donc depuis longtemps, vous n’avez jamais caché le fait qu’à maintes reprises, vous avez pensé abandonner le projet. Qu’est-ce qui vous a motivé à persister?

R: Parfois, vous croyez à la musique, à l’amitié, à la communauté et au potentiel du groupe. Parfois, non. Ce sont des moments dangereux, où vous risquez de mettre au panier tous les efforts et les progrès que le groupe a fait au fil des ans. Je crois que la chose qui a gardé le groupe vivant était la crainte de laisser tomber les membres. Ils ont tellement donné. Ça semblait irrespectueux d’arrêter. Dans les pires moments, c’était la seule chose qui tenait tout ensemble.  

 

Q:  Vous enregistrez tous vos spectacles et les rendez disponibles en téléchargement pour les fans. Est-ce davantage de pression ou est-ce une motivation supplémentaire pour offrir la meilleure performance possible? Aussi, pouvez-vous être en paix avec l’idée de vendre une performance qui était plus ou moins à votre entière satisfaction?

R: C’est certainement une motivation supplémentaire pour être plus concentré et mieux jouer. Mais c’est aussi une motivation pour offrir un concert différent à chaque soir. Autrement, vous faites le même album continuellement. Parfois, les choses ne se passent pas comme prévu ou comme on l’aurait espéré, mais ça fait des années qu’on n’a pas livré une performance que j’estime qui ne devrait pas être offerte.

 

Q:  Snarky Puppy a joué avec beaucoup d’artistes au fil des ans. Qu’est-ce que ces collaborations apportent au groupe et avec quel artiste souhaiteriez-vous désormais partager la scène?

R: Nous apprenons beaucoup de chaque artiste avec lequel nous collaborons. En particulier travailler avec des gens comme Salif Keita ou Susana Baca, qui proviennent d’une tradition musicale entièrement différente de la nôtre, nous force à sortir de notre zone de confort afin d‘apprendre d’où ils viennent et d’essayer de les intégrer dans notre musique avec bon goût. Lorsque c’est fait, nous conservons cette expérience en nous et ça influence ce que nous faisons par la suite. Il y a une foule d’artistes avec lesquels nous aimerions travailler – trop pour en nommer. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons lancé le GroundUP Music Festival, qui a lieu à chaque mois de février, à Miami. Même si nous ne jouons pas forcément avec eux, nous avons la chance d’inviter nos artistes favoris au même endroit et nous voyons ce qui se passe.

Q:  Que mijotez-vous pour le prochain album de Snarky Puppy? Peut-on espérer un avant-goût de ce matériel lorsque vous serez sur scène, à Québec?

R: Comme nous ferons notre prochain album à la fin août, il est possible que nous jouions quelques nouvelles chansons à Québec. J’aimerais que l’on ait la chance de jouer ces chansons avant de les enregistrer.

 


Un texte de Nicolas Houle. Publié le 21 juin 2018.