5 novembre 2026
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Le Journal de Nicolas Houle
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Entrevue
Écrit par : Alain Brunet
Découvert par le public québécois au FEQ il y a un quart de siècle, Harry Manx revient au Palais Montcalm dans le cadre de sa tournée Guitar Bazaar et fort d’un nouvel album, Falling Upwards. L’artiste est connu pour sa profonde humanité, sa maîtrise de la guitare, sa connaissance profonde de la culture americana et son attachement à l’Inde où il a vécu une douzaine d’années, avant de se lancer dans une carrière internationale au début de ce siècle.
Véritable passerelle entre les traditions musicales americana et hindoustanie, l’auteur-compositeur-interprète canadien se produira avec une formation éclectique : le guitariste Kevin Breit, qui a joué un rôle central sur l’album New Moon Daughter de la regrettée Cassandra Wilson, sera accompagné d’artistes québécois, le guitariste Simon Godin et la chanteuse et claviériste Geneviève Jodoin.
Contacté alors qu’il était en tournée, il s’est arrêté et a généreusement accepté de nous accorder une interview, au cours de laquelle il a autant parlé de musique créative que de ses réflexions sur la vie à soixante-dix ans.
PAN M 360 : Eh bien, je connais ton travail depuis le début de tes pérégrinations au Québec, il y a quelques décennies. C’était au Festival d’été de Québec grâce à mon ami Jean Beauchesne, qui en était le directeur artistique à l’époque. Je crois que c’est lui qui t’a invité pour la première fois au Québec.
Harry Manx : Oui, c’est lui, c’est exact ! Et ça devait être vers 2001 ou 2002.
PAN M 360 : Quelque chose comme ça. Oui ! Tu vis donc sur l’île de Vancouver ou dans les environs, n’est-ce pas ?
Harry Manx : Oui, j’habite sur l’île de Saltspring, même si je n’y vais pas très souvent. J’ai l’impression d’avoir été très occupé cette dernière année. Depuis août, j’ai donné 65 concerts, donc j’ai vraiment beaucoup voyagé.
PAN M 360 : Donc tu es toujours sur la route ces temps-ci, rentres-tu chez toi de temps en temps ?
Harry Manx : De temps en temps. Je garde ça pour quand je serai vieux, haha !
PAN M 360 : Pas encore le temps de se calmer, pareil pour moi ! On est probablement de la même génération.
Harry Manx : Oui, ça a tout l’air !
PAN M 360 : Bon, j’ai écouté ton dernier album, Falling Upwards. Comment le perçois-tu ? Peux-tu identifier ce que tu as accompli avec ce projet en particulier ?
Harry Manx : Eh bien, tu sais, j’ai sorti un album chaque année, j’ai enregistré chaque année pendant environ 20 ans. Mais juste avant la pandémie, je me suis rendu compte que je n’avais plus grand-chose à dire, alors j’ai laissé tomber. Et puis, pendant la pandémie, des chansons me sont venues à l’esprit et j’ai envisagé enregistrer de nouveau.
Mais comme je n’avais pas de local chez moi pour enregistrer, j’ai construit un studio sur mon terrain. Je l’ai fait moi-même, tu sais, avec un marteau et des clous, quatre mois de dur labeur. J’ai construit le studio et j’ai réalisé que je pouvais faire cet album. Alors j’ai commencé à y enregistrer.
Et je dois dire que cet album m’a demandé beaucoup plus d’énergie que les précédents, qui s’étaient composés pratiquement tout seuls. Mais celui-ci, j’ai dû m’y atteler, je ne sais pas trop pourquoi. C’est peut-être parce que j’ai épuisé bon nombre des idées musicales que j’avais sur les albums précédents. Peut-être que j’en suis à un stade où je n’ai plus grand-chose à dire. J’écoute davantage. Quoi qu’il en soit, cet album a été plus difficile à créer.
PAN M 360 : En quoi as-tu changé ?
Harry Manx : Oh, tu sais, j’ai 71 ans. En vieillissant, on s’adoucit un peu. Et on commence à comprendre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Et la vie te change si tu n’essaies pas de changer toi-même. La vie vous change. Quand j’ai commencé, j’avais tant de choses à dire sur l’amour, la vie, la mort, la douleur et la joie. Mais aujourd’hui, je n’ai plus grand-chose à dire de plus à ce sujet.
PAN M 360 : Comme tous les mortels, tu reconnais désormais que tu ne peux saisir l’univers en totalité.
Harry Manx : Merci.
PAN M 360 : Quand on en arrive à ce stade de l’existence, on se doit de devenir plus humble, et c’est ton cas.
Harry Manx : C’est exactement ça.
PAN M 360 : Et on commence à écouter davantage et à observer davantage.
Harry Manx : Tu l’as formulé à ma place, je t’en suis reconnaissant. Je n’arrivais pas à mettre des mots sur ce qui avait changé, mais j’ai l’impression d’avoir pris conscience de tout ce que j’ignore. Et c’est énorme.
PAN M 360 : Mais en même temps, tu restes un artiste et tu dois encore t’exprimer, créer de nouvelles œuvres.
Harry Manx : C’est aussi vrai. On ne peut pas s’arrêter. J’ai compris ça : il faut rester en mouvement, continuer à créer, et les gens te suivront, resteront à tes côtés si tu restes dans cette dynamique. Si tu stagnes, alors oui, c’est un peu la fin de ta créativité.
PAN M 360 : Et tu peux exprimer ce sentiment d’humilité, de contemplation et d’élévation, je dirais.
Harry Manx : Oui, c’est pour ça que j’ai écrit cette chanson, This Joy. C’est comme une petite prière. Elle est très différente des autres chansons, car j’y parle de quelque chose pour lequel il n’y a pas beaucoup de mots. Ça parle du sentiment d’avoir quelque chose de précieux dans sa vie, que ce soit un enfant, un amoureux, un professeur, n’importe quoi. Et c’est de ça que parle cette chanson.
PAN M 360 : Pourrais-tu nous donner d’autres exemples de chansons enregistrées récemment ?
Harry Manx : Ouais, j’ai repris ce vieux morceau de gospel, God’s Gonna Cut You Down. J’y ai apporté ma touche personnelle. J’ai fait appel à cette artiste portugaise qui chante des mantras, comme dans la musique dévotionnelle indienne. Je l’ai fait venir et elle n’avait aucune idée de ce sur quoi elle allait chanter. Je lui ai juste joué quelques accords et donné un rythme. Puis, plus tard, je l’ai intégrée au morceau. Et je me suis dit que c’était une belle collaboration entre l’Orient et l’Occident. Et bien sûr, j’ai fait appel à Kevin Breit, qui est en quelque sorte le meilleur guitariste inconnu sur Terre. Il a joué avec Norah Jones et la regrettée Cassandra Wilson.
PAN M 360 : Oui, je le connais, je l’ai vu se produire avec Cassandra il y a longtemps. C’est un excellent musicien.
Harry Manx : Et il s’est tout simplement glissé dans le morceau, bien sûr, pour y apporter sa touche.
PAN M 360 : Et puis, tu as aussi repris une chanson de Bob Dylan, Gonna Have To Serve Somebody, écrite pendant sa période chrétienne.
Harry Manx : D’ailleurs, quelqu’un a demandé à mon agent si je m’étais converti au christianisme à cause de cette chanson ! C’était juste par hasard.
PAN M 360 : Tu n’es pas croyant, de toute façon.
Harry Manx : Non, je ne suis pas un homme religieux. Mais j’aime bien l’esprit de cette chanson. Elle touche au plus profond.
PAN M 360 : Eh bien, oui, c’est universel. Que l’on croie en Dieu ou non, on peut établir une sorte de lien avec l’univers et ses forces. Et nous, agnostiques ou athées, on ne peut pas aller plus loin que ça. Ça ne veut pas dire qu’on n’est pas spirituels.
Harry Manx : C’est très fort pour moi d’entendre ça. Oui, c’est vrai. J’ai toujours considéré le chemin spirituel comme mon chemin. Je pratique la méditation et j’observe mon esprit. Et c’est là toute la profondeur de ma spiritualité, mais je ne suis pas croyant. Et tu sais quoi ? Ça ne me pose aucun problème que d’autres le soient. Et d’ailleurs, je joue souvent dans des églises ces derniers temps.
PAN M 360 : Si ces gens nous respectent pour ce que nous sommes, nous devons respecter ces personnes et leurs croyances.
Harry Manx : Tout à fait. Et parfois, leur religion a un effet formidable sur eux et ils deviennent des personnes vraiment merveilleuses.
PAN M 360 : Si cette vision du monde leur apporte joie et sérénité, nous devons les respecter.
Harry Manx : Oui, absolument. J’ai commencé à jouer dans beaucoup d’églises simplement parce que j’aime promouvoir mes propres concerts ; je loue des églises et j’y organise un concert. Et je trouve que l’architecture d’une église plonge les gens dans un certain espace ouvert propice à l’écoute.
PAN M 360 : C’est vrai. L’espace lui-même a un lien avec la méditation. Je crois savoir que tu as toujours été à la croisée des modes de pensée orientaux et occidentaux. Eh bien, tu sais, ça commence par ton instrument hybride, avec ces cordes sympathiques que l’on trouve sur le sitar ou le sarod.
Harry Manx : Oui. La musique indienne a eu une grande influence sur ma vie. Elle est toujours là. Et ça continue. Et ça transparaît dans tout ce que je fais, même si je ne l’étudie plus et que je ne la pratique plus, mais elle fait désormais partie de moi. Donc, quoi qu’il en ressorte, tu vois.
PAN M 360 : Oui, et pour toi, cela semble être une sorte d’approche texturale dans ton art, que ce soit dans la façon dont tu joues du violon ou dans les mantras de certains chœurs que tu intègres au folk, au blues, au bluegrass ou au gospel. On ne s’attend pas à des rythmes rapides ni à des solos de guitare endiablés. C’est davantage une question d’accords et d’harmoniques.
Harry Manx : Oui. Je n’ai jamais vraiment cherché à jouer très vite pour impressionner les gens. C’est une façon d’aborder la musique. Et j’adore ceux qui font ça, John McLaughlin par exemple. Ma voie n’est pas celle de la virtuosité, tu vois.
PAN M 360 : Rien de plus normal, tu écris des chansons et tu les chantes. Tu ne fais pas de musique instrumentale, tu n’as pas besoin d’être rapide. La musique virtuose et la composition complexe ne font pas bon ménage avec la chanson, enfin la plupart du temps.
Harry Manx : C’est un bon argument. Et, tu sais, mon professeur, Vishwa Mohan Bhatt, était un élève de Ravi Shankar, et Ravi lui a dit que le cœur de la musique, c’est l’alaap, le début. Et si tu joues bien l’alaap, le reste n’est qu’un plaisir, un plaisir dynamique. Mais vraiment, c’est dans l’alaap que réside le cœur du raga. Et c’est sur ça que j’aime me concentrer : faire ressortir ces sons qui rappellent en quelque sorte l’Orient aux gens.
PAN M 360 : Tu t’intéresses davantage à la musique du nord de l’Inde, la musique hindoustanie, n’est-ce pas ?
Harry Manx : Oui, c’est là que je me trouvais en Inde, plus précisément au Rajasthan, à Jaipur, la « ville rose ». Vous savez, la famille de Vishwamohan Bhatt se trouve à Jaipur, ce sont des musiciens de cour. En fait, ils appartiennent à une caste très élevée.
PAN M 360 : Brahmanes ?
Harry Manx : Brahmanes, oui. Et le Rajasthan est très riche musicalement.
PAN M 360 : Et l’architecture est fabuleuse dans cette région.
Harry Manx : Oh oui, la ville rose ! J’y ai passé de nombreuses années. Je mangeais le même repas trois fois par jour. En tout, j’ai passé 12 ans en Inde, dont sept ans à Jaipur et cinq ans à Pune, où je vivais à l’ashram. Aujourd’hui, je participe encore à certains rassemblements spirituels, des méditations. Je pars en retraite en Europe dans un ashram, où l’on vit dans une hutte, sans électricité.
PAN M 360 : Et où se trouve cet ashram ?
Harry Manx : Au Portugal. J’y passe environ un mois ou deux, pratiquement chaque année. Et ça me rappelle simplement un sens plus profond de la vie, tu vois. Parce qu’on s’habitue tellement à tout ce qui fait partie du quotidien. Et il ne semble plus y avoir de mystère. C’est donc toujours une petite pause par rapport au quotidien. Et je me réveille toujours un peu plus serein après un tel séjour.
PAN M 360 : Et comment présentes-tu tes chansons sur scène actuellement ?
Harry Manx : Eh bien, j’ai beaucoup travaillé avec un claviériste australien, Clayton Doley. C’est lui qui s’occupe généralement des claviers dans mes morceaux. Mais il est parti maintenant, il est rentré en Australie. Et puis j’ai travaillé avec Kevin Breit, on vient de donner dix concerts en Ontario. Donc, pour le concert à Québec, je vais être accompagné de Kevin Breit et de deux Québécois : Geneviève Jodoin, une merveilleuse choriste. Il y a aussi Simon Godin, qui a participé à de nombreux spectacles au Québec ; c’est un guitariste incroyable, sous-estimé. Il enseigne à l’université McGill. Et il n’a jamais joué avec Kevin Breit. Je suis sûr que ces deux-là vont avoir un échange musical extraordinaire.
PAN M 360 : Joueras-tu donc principalement des morceaux du nouvel album et d’autres classiques de ton répertoire ?
Harry Manx : Je jouerai environ la moitié de l’album. Car les chansons ne fonctionnent pas toutes bien en concert. Certaines sont plutôt du genre à écouter en toile de fond. Mais en concert, elles doivent avoir ce petit quelque chose qui attire le public. Je vais donc jouer environ la moitié de l’album avec mes collègues. Aussi, je jouerai certaines de mes chansons les plus connues, comme Tijuana ou ma propre version de Summertime.
PAN M 360 : La musique de Gershwin ! Eh bien, tu sais, c’est intéressant parce que tu connais manifestement le jazz, le blues, le bluegrass, la musique folk ou le gospel. Et, manifestement, tu t’y connais aussi en musique classique indienne.
Harry Manx : Parfois, je me sens un peu coupable de ce que je fais à des chansons, tu vois, Summertime est un bon exemple. J’y ai ajouté un raga qui porte quelque chose de funèbre. C’est un raga lourd, le Gurjari Todi. C’est un raga pour tard dans la nuit. Je l’ajoute à Summertime et ça me semble bien s’accorder… mais je me sens parfois un peu coupable d’avoir remanié la création de quelqu’un d’autre. Et quand je rencontrerai George au paradis, je vais devoir lui demander pardon.
PAN M 360 : D’accord. Passe-lui le bonjour ! Eh bien, je ne sais pas si vous vous rencontrerez. Je n’en suis pas du tout sûr. La seule chose dont je suis sûr, c’est que nos contributions resteront quelque part.
Harry Manx : S’il y a une vie après la mort, je reviendrai te taper sur l’épaule. T’inquiète !
PAN M 360 : Ha ha ! Je ferai pareil si ça arrive, mais j’en doute.
Harry Manx : En fait, tu sais, je trouve que c’est toujours dans l’inconnu qu’on trouve l’énergie. Quoi que tu fasses régulièrement, tu finis par le connaître, mais le vrai frisson vient quand il y a de l’inconnu. Et c’est un peu pareil pour moi, musicalement.
Un jour, j’ai animé un atelier pour des musiciens au Banff Center et j’ai dit aux participants : « Si je devais donner un conseil à qui que ce soit, je dirais ceci : si vous avez l’impression d’avoir atteint vos limites avec votre musique, si vous ne savez pas comment évoluer ni quelle direction prendre, ou si cela vous frustre, oubliez la musique et tournez-vous vers vous-même. Car c’est votre vie, la joie que vous ressentez ou la passion qui vous anime, qui se reflétera dans la chanson. Oui, c’est vous-même qui atteignez vos limites. Vous devez donc réfléchir à la manière de vous en sortir, non seulement dans la musique, mais aussi dans votre propre vie. »
PAN M 360 : Oui, ce n’est pas seulement de l’art. C’est le reflet de ce que tu es.
Harry Manx : C’est tout à fait vrai. Quand je vois des gens verser des larmes lorsque je joue certaines chansons, je suis satisfait parce que j’ai l’impression d’avoir insufflé cette émotion dans la chanson, cette émotion que j’avais ressentie à l’origine de cette chanson, motivée par la tristesse. Et quand j’interprète la chanson et que je vois la réaction, il y a là une sorte d’accomplissement. Ça les a touchés de la même manière que ça m’a touché.
PAN M 360 : Il s’agit bel et bien de « tomber vers le haut ». Merci beaucoup, Harry.