22 janvier 2026
Catégorie
Le Journal de Nicolas Houle
Types
Entrevue
Écrit par : Alain Brunet
Né dans le Nord ontarien de mère francophone et de père anglophone (d’origine norvégienne), le Montréalais Leif Vollebekk est de cette communauté de songwriters intemporels, pour qui les formes classiques et consonantes s’inspirent des meilleurs de l’histoire. Pour notre interviewé, on pense d’abord Bob Dylan et Leonard Cohen, mais aussi à une touche de Paul Simon, une larme de Neil Diamond, un soupçon de Chris Rea et bien plus encore…
L’auteur, compositeur et chanteur a choisi de poser sa pierre à un édifice d’une esthétique parfaitement connue du grand public. Leif Vollebekk poursuit le cycle de Revelation, album paru en septembre 2024 et dont la matière attire encore les audiences du monde. Au tour du Palais Montcalm de l’accueillir le 5 février à l’instar de ses fans de Québec. Avant quoi, nous converserons dans les deux langues pendant une bonne heure, et voici la version succincte, partiellement traduite, de cette conversation plus que sympathique.
PAN M 360: Tu es originaire de l’Ontario, tu es à Montréal depuis quand même pas mal de temps… Résumons le parcours!
Leif Vollebekk: Depuis 2010.
PAN M 360: Je connais ton travail. Je connais aussi tes deux principales influences, Leonard Cohen et Bob Dylan.
Leif Vollebekk: Exactement. Ce sont les grands.
PAN M 360: Tu as grandi là-dedans, mais tu ne viens absolument pas de cette génération, puisque tu es né en 1985. Tu as vu Cohen live? Bob Dylan live aussi?
Leif Vollebekk: Oui, j’ai vu les deux sur scène.
PAN M 360: T’as vu le dernier show de Leonard Cohen?
Leif Vollebekk: Oui, je l’ai vu à Ottawa et j’ai été ébloui! Il avait une présence de scène tellement généreuse!
PAN M 360: Le dernier album est sorti il y a 16 mois et tu as une belle discographie à défendre : 5 albums et 2 EP. Au Québec, ton bilinguisme t’a permis de t’implanter dans les 2 solitudes : les francophones et les anglophones te connaissent bien. On peut dire que tu es un vrai Montréalais! De plus, ton répertoire est très accessible.
Leif Vollebekk: J’ai toujours voulu garde une saveur pop dans le mix.
PAN M 360: Malgré ton bilinguisme exemplaire, tu ne chantes pas en français. Pourquoi
Leif Vollebekk: Écrire en français est pour moi assez difficile. Lorsque je lis les textes chantés par Louis-Jean Cormier ou Charlotte Cardin, je suis intimidé car je n’ai pas cette facilité d’écrire des paroles de chansons en français. Je ne me suis pas aventuré dans cette direction mais peut-être qu’un jour, j’aimerais le faire. En anglais, j’écris avec exactitude, il n’y a pas de différence entre ce que je ressens et ce que j’écris.
PAN M 360: Rares sont les artistes ayant une maîtrise parfaite de l’anglais et du français.
Leif Vollebekk: Tu sais, les accords, l’instrumentation… c’est américain.
PAN M 360: Oui. Ton travail s’appuie sur l’esthétique americana et la pop de chambre sobrement arrangée. Au fil du temps, ta facture générale est devenue de plus en plus raffinée. Voilà l’évolution d’un musicien qui dure!
Leif Vollebekk: Ah bien, merci!
PAN M 360: J’ajouterai que ton travail est très ancré dans la tradition du folk nord-américain. Pas de noise, pas de dissonances, pas d’accords complexes, rien de bizarre.
Leif Vollebekk: Tu sais, au début de ma carrière, j’essayais des affaires plus compliquées, des extensions harmoniques, des accords que je ne pouvais même pas nommer, vraiment étranges. Puis, j’ai réalisé que c’était juste pour moi, que personne n’était touché par ces éléments de mes chansons. Like, nobody cared. J’ai réalisé que je le faisais juste pour prouver à moi-même que j’étais capable de faire des accords bizarres. Mais que, tu sais, toutes les grandes chansons, c’est juste four chords and the truth , you know?
PAN M 360: Tu as raison mais il y a des exceptions : Joni Mitchell, par exemple, c’est beaucoup plus évolué harmoniquement que Bob Dylan et Leonard Cohen. Enfin… à partir de l’album Court and Spark et tout ce qui suivit.
Leif Vollebekk: Oui, mais les chansons de Joni Mitchell que tout le monde chante, ce sont les plus simples de la période précédente, à trois accords. Si tu veux que le public chante, il faut que l’harmonie et la mélodie soient simples. Ça ne devrait peut-être pas être le cas, car la complexité est appréciée et valorisée dans d’autres formes d’art.
PAN M 360: Il y a une forme d’anti-intellectualisme dans la musique pop en général. C’est ainsi depuis un siècle, cette culture de la simplicité est incrustée dans l’imaginaire collectif. L’industrie de la musique chantée est extrêmement conservatrice pour tout ce qui a du succès. De génération en génération, les publics deviennent conservateurs sans le savoir.
Leif Vollebekk: Oui, intéressant. J’imagine que c’est ça, mais je dirais aussi que les grandes mélodies du répertoire classique, de Bach ou Beethoven, sont aussi construites sur des accords simples.
PAN M 360: On pourrait en discuter longtemps! De manière générale, tu as raison pour les périodes baroque, classique et romantique… mais après? C’est autre chose. Parlons alors de l’évolution de ton travail.
Leif Vollebekk: Au début, j’étais obsédé par Bob Dylan, je me cherchais et puis j’ai fini par trouver le concept. Je ne sais pas d’où c’est venu mais je crois encore devoir être capable de jouer une chanson en solo acoustique à la guitare. Sinon, pour moi, ce n’est pas une chanson.
PAN M 360: À partir de là, que s’est-il produit?
Leif Vollebekk: Après avoir tenté la complexité, j’ai enregistré des choses simples pour que l’émotion ressorte davantage. Au début du processus, mes enregistrements étaient trop secs, ascétiques. Je me suis mis à imaginer des chansons plus arrangées. J’ai alors compris que je devais mieux réaliser ces enregistrements, sans vraiment savoir que je pouvais être réalisateur de mes chansons.
Au premier album, j’avais un petit budget de 10000$, j’avais enregistré aux studios Breakglass, je n’avais même pas pensé au mixage final, qui fut réalisé sur place le dernier jour des séances. Je ne connaissais donc pas les règles d’une production. J’ai dû passer des nuits pour finir les arrangements. Au bout du compte, je croyais que ce serait chaleureux et ce ne l’était pas. J’ai compris qu’on est tellement dans sa tête quand on enregistre qu’on ne sait pas vraiment comment ça sonne.
PAN M 360: Par la suite?
Leif Vollebeck: J’ai voulu aller plus loin, notamment en travaillant avec du matériel analogique et des bandes magnétiques, zéro numérique. J’ai alors identifié un autre défaut dans mon travail, c’est-à-dire exécuter mes chansons trop rapidement parce que je me sentais trop pressé vu mes petits budgets de production. Pour le 2e album North Americana, j’étais totalement imprégné de Bob Dylan, je voulais que cet album soit un peu plus exigeant pour l’écoute et que l’auditeur puisse aussi se concentrer davantage sur le texte. Tt puis j’ai vu The Killers à Osheaga. Ce fut pour moi une révélation, un de mes bands préférés notamment pour les textes. En quittant le show, je me suis dit « Too bad you don’t make that kind of music ». C’était weird, car j’étais alors coincé dans un schéma minimaliste, ascétique, puriste, centré sur la voix et le texte, zéro pop. Je ne savais plus pourquoi je voulais faire ça.
Puis là, je me suis dit : « Au prochain album, figure out what’s wrong. Et là, j’ai décidé de m’embaucher moi-même comme réalisateur. J’ai réservé le studio, on a fait les tests de son, j’ai passé une journée entière à évaluer le son que je désirais pour chaque instrument. Le jour suivant, je suis entré en studio avec mon chapeau d’artiste.
Puis, j’ai juste passé une journée à être critique du son. Et on a mis des microphones partout. Le lendemain, après que tous les sons étaient exactement comme je voulais, comme producteur, le lendemain, je suis rentré comme artiste. L’artiste n’avait pas le droit d’être stressé par l’argent, il devait juste jouer. Et on a joué sept jours d’affilée avec un excellent band. Contrairement à l’album précédent, les tempos avaient plutôt ralenti!
PAN M 360: Changer de rôle dans ta tête avait donc été bénéfique.
Leif Vollebekk: Et c’est comme ça que j’ai fait les enregistrements qui ont suivi : Twin Solitude, New Ways et Revelation.
PAN M 360: Et donc depuis, le vrai son de Leif se trouve dans ces albums.
Leif Vollebekk: En tout cas, je me sens plus proche de ces chansons. Il y a quand même eu une progression. Par exemple, j’ai étudié le synthétiseur et les kick drum pour l’enregistrement de Twin Solitude. J’ai ajouté un peu de distorsion çà et là.
PAN M 360: Et où en es-tu aujourd’hui?
Leif Vollebekk: À un moment donné, je n’ai plus eu envie d’être technique du tout. J’étais allé trop loin. Avec le dernier album (Revelation) j’ai fait tout ce que je voulais accomplir en termes de son. J’ai même pu embaucher le batteur légendaire Jim Keltner, au légendaire studio Sunset Sound ! La surprise? Contrairement aux autres batteurs, il essayait de suivre le texte en jouant plutôt que de s’en tenir strictement à la partition. Je lui ai alors demandé si d’autres rares batteurs faisaient comme lui, il a répondu qu’il en avait déjà causé à son buddy Ringo Starr et ce dernier lui a dit qu’il faisait de même! Et il m’a raconté tant d’anecdotes savoureuses.
PAN M 360: Tout ça est passionnant, mais il faut se rendre au concert du Palais Montcalm! Tu te présenteras en petite formation : toi au chant, guitare et piano, Robbie Kuster à la batterie, Michael Felber à la basse, Parker Shper, claviers.
Leif Vollebekk: C’est le band de Montréal avec qui je tourne depuis un moment déjà. Depuis que l’album est sorti, ça change toujours. J’essaie de garder ça ouvert, les chansons peuvent s’allonger, se transformer selon le contexte.
PAN M 360: Vous jouez la matière de ce concert depuis l’automne 2024?
Leif Vollebekk: Ça fait à peu près un an et demi. On a tourné un peu partout au pays, aussi aux États-Unis à deux reprises. On fait quelques dates au Québec cet hiver et puis on part en Europe, en février, semble-t-il qu’il y a de la demande au Portugal, en Espagne, en France et en Angleterre. Puis les shows devraient se terminer au printemps.
PAN M 360: Et après?
Leif Vollebekk: Bonne question!
PAN M 360: Toute la vie pour y répondre!