Palais Montcalm

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Maison de la musique

21 février 2019

Les notes sensibles d’Alexandra Stréliski

Le journal de Nicolas Houle

Les notes sensibles d'Alexandra Stréliski - Le Journal de Nicolas Houle

 

ENTREVUE — Alexandra Stréliski fait une sorte de rêve éveillé. Depuis son plus jeune âge, elle a en effet toujours voulu gagner sa vie en partageant ses compositions sur l’instrument qu’elle affectionne, le piano. Après s’être égarée sur des routes musicales qui ne lui convenaient guère, elle se consacre désormais à ce qu’elle aime le plus et ça lui réussit. Inscape, son nouvel album, a atteint non seulement des sommets dans les palmarès et les plateformes d’écoute en ligne, mais il fait courir les foules qui veulent la voir à l’œuvre, notamment au Palais Montcalm, où elle se produira les 1er et 2 mars prochains.

On connaissait Alexandra Stréliski pour son premier enregistrement solo, Pianoscope, de même que pour ses pièces qui se sont retrouvées dans les films ou séries du réalisateur Jean-Marc Vallée et même à la soirée des Oscars de 2014. C’est cependant avec Inscape, paru cet automne, que la pianiste montréalaise a pris son plein envol. Si elle est la première à être surprise de l’ampleur du succès qui entoure la sortie de son deuxième album, elle comprend qu’en ayant choisi de se consacrer entièrement à ses propres créations, elle a emprunté la bonne voie, comme elle me l’a indiqué dans l’entrevue qui suit.


Nicolas Houle : Vous êtes au début d’une importante tournée québécoise. Comment l’abordez-vous, sachant qu’il y a beaucoup de gens qui vous attendent?

Alexandra Stréliski : C’est cool, parce que j’ai pu tester quelques formules de show jusque-là, mais c’est sûr que là c’est vraiment le début et les salles sont pleines… et grosses! J’ai hâte de voir, c’est tout un trip! J’imagine que je vais m’habituer petit à petit à faire ça, mais à date, ça se passe super bien…

NH : En plus de la musique, il y aura des projections sur scène, n’est-ce pas?

AS : Oui, j’avais envie d’avoir un spectacle visuel. On me dit souvent que ma musique évoque des images, alors j’avais envie d’amener ça un peu sur le stage, de proposer quelque chose un peu différent d’une formule récital de piano. J’avais envie de sortir du carcan classique le plus possible et je suis super contente de ce qu’on a fait.

 

 

NH : Il y a eu un grand succès qui est venu avec l’album Inscape, qui s’est retrouvé en tête des palmarès de vente et qui a atteint des millions d’écoutes dans Spotify. Ça vient forcément confirmer votre choix de vous consacrer entièrement à votre propre musique, après des années où vous faisiez de la musique de commande, non?

AS : Il n’y a pas de doute dans ma tête que j’ai pris le bon chemin. Les gens sont là et j’en suis ravie, mais je ne pouvais pas m’attendre à ça. Je ne peux pas l’expliquer non plus. J’ai juste vu que mon album a parlé à plein de gens dans un espace-temps assez rapproché. Ça faisait huit ans que je n’avais rien sorti, donc c’était le calme plat, mais c’est comme si tout s’est vraiment bien enligné. Il y a eu aussi la série [Sharp Objects] de Jean-Marc [Vallée] qui est arrivée au meilleur moment possible durant la sortie de l’album et après, c’est la réaction des gens qui est super favorable. Il y a plein de gens qui achètent des disques en plus, ce qui est vraiment cool!

NH : Parlant de Jean-Marc Vallée, est-ce qu’il est venu jouer un rôle aussi pour vous encourager à vous consacrer prioritairement à votre musique, surtout que c’est un réalisateur chez qui les bandes sonores sont très importantes?

AS : C’est sûr que, quand en 2014 ma musique a joué aux Oscars, j’ai fait comme « ok, peut-être que je pourrais faire quelque chose avec ça »… Mais oui ça m’a encouragée de voir que ça pouvait inspirer des réalisateurs, que ça pouvait inspirer des gens. Jean-Marc Vallée est un artiste que j’admire beaucoup dans sa création, alors ç’a mis un sceau de validation sur ce que je faisais. Sinon, j’ai aujourd’hui une grosse équipe derrière moi et le succès que connaît Inscape en ce moment ne provient pas juste de Jean-Marc. On m’associe beaucoup à lui, mais ça m’a surtout donné un « go », c’était comme un signe assez fort, quand j’étais en studio, que je pouvais me lancer dans ça à temps plein.

NH : Votre musique s’inscrit pleinement dans la mouvance néo-classique qui rejoint un vaste public. Est-ce qu’il y avait un besoin, collectivement, de retourner à une musique acoustique et instrumentale qui n’a pas la rigidité qu’on tend à associer à la musique classique?

AS : Je pense que oui, il y avait des émotions dormantes, un peu, que la musique classique pouvait peut-être aller réveiller, mais le cadre étant devenu ce qu’il est et le répertoire aussi, qui est quand même assez vieux – et il y a quelque chose cérébral aussi dans la musique classique – je pense que c’est quelque chose qui n’est pas forcément accessible à tous. Mais je pense que l’utilité de la musique classique dans la vie est encore là, à tous âges et origines culturelles. Je pense que ça nous fait du bien de se rencontrer dans un événement qui est différent, aussi. Ce que je fais est tellement dépouillé, tellement minimaliste que ça nous fait aller un peu dans notre propre intériorité comme spectateur. C’est mon hypothèse, mais même si je suis là-dedans, je ne suis pas mieux placée que n’importe qui pour comprendre le phénomène…

 

 

NH : Vous êtes arrivée comment à ce type de musique? Comme vous avez une formation classique et que vous avez déjà fait de la musique en répondant à des commandes, vous auriez pu décider d’aller dans une autre direction…

AS : C’est la chose la plus naturelle que je pouvais faire. Je m’exprime littéralement comme ça, en jouant du piano comme vous l’entendez. C’est comme une extension de moi-même. Après, le fait qu’il y ait un courant néo-classique et que ça pogne dans le monde, c’est un heureux hasard dans la vie. Je ne pourrais pas être plus directement liée à mon mode de communication. Le piano, c’est ma vie, c’est comme ça que je m’exprime depuis que j’ai six ans. C’est ce qu’il y a de plus naturel pour moi.

NH : Justement, quelle sorte de relation avez-vous développée avez l’instrument : s’agit-il de rendez-vous quotidiens à certaines heures, de sessions intenses selon les émotions que vous vivez ou de quelque chose de différent?

AS : Je ne suis pas très assidue, je ne suis pas quelqu’un qui répète, qui essaie de lire telle partition. Mon rapport à la musique est plus intuitif. C’est comme si j’en avais besoin. Et si je ne joue pas quand j’en ai besoin, je deviens désagréable! Il y a quelque chose qui ne va pas… C’est comme si je n’avais pas les outils pour exprimer ces émotions-là. Donc à un moment donné, je me mets à en avoir besoin. Je fais une espèce de jeu où je ne le touche pas et lorsque j’en ai besoin, il y a de la créativité qui sort, il y a de l’énergie… C’est un peu drôle à dire, mais je le retiens et je le relâche, c’est une extension de mon expression. Je n’ai pas un rapport technique à mon instrument du tout.

 

 

NH : C’est le même instrument qui vous suit depuis l’enfance, un piano droit, c’est bien ça?

AS : Oui, en fait c’est l’instrument sur lequel j’ai appris à jouer.

NH : C’est particulier, car c’est aussi l’instrument qu’on entend sur votre album. Mais quand vous partez en tournée, vous devez commettre des « infidélités » en jouant sur d’autres pianos, Comment vivez-vous avec ça?

AS : C‘est toujours le défi quand tu arrives dans une nouvelle salle : le piano. Mais en même temps, il y a quelque chose de « le fun » là-dedans, où tu exploites autre chose. Tu as accès à un autre registre sonore. Tu retrouves quand même souvent les mêmes pianos sur la route… Mais je n’ai pas l’impression de tromper mon piano sur la route deux secondes! Je serais excessivement contente de pouvoir voyager avec mon piano et de faire quelques tounes sur mon piano, car il n’y a rien de plus direct : je les ai composées sur ce piano-là. Parfois, c’est un défi [de jouer sur un autre instrument] parce que le piano n’est pas selon tes habitudes, mais c’est aussi « le fun » car ça crée autre chose. C’est le défi des pianistes. Il y en a plein qui ont du succès et qui voyagent avec leur piano, mais j’en suis pas là!

NH : Vous avez déjà dit que la vie que vous vivez présentement est celle dont vous avez rêvée. Mais vous êtes passée près de ne pas la vivre, occupée à répondre à diverses commandes musicales. Quand le déclic a-t-il eu lieu?

AS : Durant la période où je n’étais pas en train de faire ça, je le savais que ça me dérangeait. Je voulais faire un deuxième album. Je ne savais pas à quel point je voulais me consacrer à temps plein là-dedans. Je pensais faire une carrière variée, un peu de musique de commande, un peu de spectacles, un peu d’albums. C’est encore ce que j’ai envie de faire mais tu ne peux pas te consacrer à quatre choses en même temps dans la vie si tu veux y aller à fond. Je n’ai pas eu un moment de déclic particulier, mais c’est sûr que quand j’ai fait un burn-out, là c’était clair qu’il fallait que je change quelque chose. Quand tu chutes comme ça, je pense que tu dois te remettre en question. Si tu ne le fais pas, tu risques de te retaper le même mur, alors je me suis remise en question. Mais c’était clair, clair, clair que c’était ça la voie et que je n’étais pas dessus.

NH : Même si l’album est intime et qu’il y a un titre qui fait référence à cette période plus sombre, le contenu n’est pas sombre, ni hermétique. C’était un souci?

AS : Absolument. Je ne l’ai pas interprété dans le creux de ma dépression. Je crois qu’il aurait été beaucoup plus sombre, même avec les mêmes tounes. Je l’ai joué dans un moment où j’étais sortie de là, où je retrouvais de l’énergie et de la lumière. C’est un album de transition, mais je l’ai fait juste après, parce que je voulais que ce soit un souffle. On peut dire que ma musique est émotive, mais je ne veux pas que ce soit lourd, à part momentanément pour être dans l’émotion. Mais c’était important pour moi qu’il soit lumineux, même s’il a été composé dans une tourmente de vie assez grande.

 

 

NH : Vous êtes une amie de Chilly Gonzales. Avez-vous développé une complicité musicale particulière?

AS : Non, pas du tout. Chilly m’a juste écrit un jour sur Twitter pour me dire que Pianoscope est un bel album, qu’il trouvait magnifique et qu’on devrait se rencontrer. Donc on s’est rencontré, mais on n’a pas une relation quotidienne. J’ai vécu chez lui un peu. Il habite en Allemagne et j’ai loué sa maison dans le creux de mon changement de vie, puis on avait un rapport un peu comme ça, en fait… Artistiquement, quand t’es un peu proche, c’est mieux de te garder un peu loin, parce que c’est facile d’être influencé par le travail des autres. Alors moi je n’écoute pas de musique néo-classique, j’essaie de me garder dans ma bulle, de ne pas me laisser influencer par les autres, mais Chilly, je m’entends bien avec, il est vraiment gentil.

NH : Votre sœur, l’humoriste Léa Stréliski, est également dans le milieu artistique. Elle vous a d’ailleurs rendu hommage dans une de ses chroniques. Êtes-vous chacune dans vos bulles artistiques respectives ou est-ce qu’il y a des interactions?

AS : On est beaucoup dans notre sphère, c’est sûr, mais on est beaucoup plus semblables qu’on le pense. Techniquement, elle, elle fait rire et moi je fais pleurer! Sauf qu’elle, elle fait rire en passant des messages deep et moi je fais pleurer [avec ma musique] mais je fais des jokes sur scène! On est très proches en termes de créativité et on échange beaucoup là-dessus, sur le processus créatif. Léa est dans une phase où elle est en train de construire son projet, de monter sur scène et moi aussi, en quelque part. J’ai une belle relation avec ma sœur, on est comme complètement différentes et complètement pareilles en même temps!

Alexandra Stréliski sera de passage au Palais Montcalm les 1er et 2 mars 2019, à 20 h (complet).

 


Un texte de Nicolas Houle. Publié le 21 février 2019.

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